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Rencontres latines 2007 
 
 
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Allocution du Président

Vous trouverez ci-dessous le texte quelque peu remanié de l'allocution que j'ai prononcée à l'occasion de la proclamation des résultats de la vingtième-deuxième édition des "Rencontres latines", le concours de version de l'enseignement libre francophone et germanophone qui s'est déroulé le mercredi 28 février 2007 à l’Université Catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve). 
 
Didier Xhardez
 
 
Après avoir salué la présence de diverses personnalités représentant certaines instances dirigeantes de l’enseignement ou certains membres de notre Comité d’Honneur, cette proclamation nous a ensuite permis de remercier tous ceux sans lesquels cette journée n'aurait pu se dérouler dans les meilleures conditions.  
Mille mercis tout d'abord à l’Université Catholique de Louvain pour son chaleureux accueil et son apport logistique exemplaire : ouvrir ses murs à plusieurs centaines d'élèves est un réel défi qui a pu être relevé grâce au soutien des autorités universitaires, en la personne notamment de Monsieur le Recteur. Divers membres du département d’Etudes grecques latines et orientales ont beaucoup travaillé à cette journée, et tout particulièrement le Professeur Alain Meurant et madame Marie-Antoinette Wéry qui ont assumé de nombreuses tâches, parfois assez ingrates. 
Monsieur G. Schouppe a assuré la correction collective de la version, avec la compétence et l’enthousiasme qu’on lui connaît 
Mille mercis aussi aux membres du Comité organisateur qui ne ménagent pas leurs efforts pour mener à bien cette vaste entreprise. Je citerais tout particulièrement Madame Noëlle Hanegreefs, notre vaillante secrétaire, dont le courage et l'efficacité ne sont plus à démontrer.  
Sans oublier Yves Tinel, le Président-fondateur des "Rencontres latines" qui, non sans une certaine émotion sans doute, voit la manifestation qu'il a créée connaître un record d‘affluence avec participants.  
Nous remercions également tous les professeurs venus aujourd'hui à Louvain-la-Neuve tant pour encadrer les élèves et les soutenir moralement dans leur travail, que pour corriger les copies. Un travail de correction ô combien ardu, rendu possible par l'acribie, la compétence et l'entraide de toute une équipe. 
Et enfin merci à tous les élèves qui, cette année encore, ont relevé le beau défi de la version latine.  
 
Mais il est un merci tout particulier que l’équipe organisatrice de notre concours se devait aussi de formuler en hommage à un grand monsieur qui nous a quittés à l’automne 2006. Je veux parler du Professeur Marius Lavency qui enseigna la linguistique latine ici-même à l’U.C.L. ainsi qu’aux Facultés Saint-Louis de Bruxelles. Plusieurs professeurs ici présents l’ont eu pour maître passionné et passionnant et de nombreux élèves sont aussi, sans le savoir, ses disciples. C’est que, très attentif à l’évolution de l’enseignement (avec le passage du traditionnel au rénové notamment), il a imaginé une manière d’aborder l’étude du latin qui ne cesse de faire ses preuves aujourd’hui encore. Il soulignait (je cite) : « que l’étude d’une langue est une activité sui generis, qui ne se confond pas avec l’étude de ce qu’il est convenu d’appeler « la grammaire ». L’apprentissage d’une langue met en jeu toutes les facultés humaines, y compris l’intuition, cette richesse humaine qui n’a pas toujours bonne presse chez les enseignants ». Esprit novateur donc qui affirmait encore : « qu’une attitude faite à la fois d’accueil à la nouveauté et de prudence dans l’innovation peut aider l’enseignant à faire le choix de ses matières d’enseignement ». Ainsi, ajoutait-il, « l’étude de la langue latine s’inscrit dans un projet plus vaste selon lequel le professeur de latin aide à former l’esprit et le cœur de ses élèves en leur proposant un retour aux sources de notre humanisme occidental »( ). Ces propos n’ont rien perdu de leur pertinence et c’est fidèle à ses convictions que, jusqu’aux derniers jours, il travailla à l’actualisation des manuels d’apprentissage du latin qu’il concevait avec ses amis professeurs. 
Marius Lavency fut également une cheville ouvrière de nos « Rencontres latines ». Dès les premières éditions, il fut une figure de proue du comité scientifique. Il assura aussi la lecture des versions, lecture toujours savoureuse et si riche de sens pour les élèves qui l’écoutaient avec attention. Jusqu’à ce qu’il en soit empêché par le poids des ans. Mais il était toujours présent à nos côtés : je me souviens avec émotion des contacts épistolaires que j’avais ces dernières années avec lui à propos du choix et de la présentation des textes qui seraient soumis aux participants. Il plaidait toujours pour le confort des élèves face au texte et aussi pour la clémence des correcteurs… 
Marius Lavency laisse donc un grand vide chez beaucoup d’entre nous ; nous savons cependant que son œuvre et sa pensée resteront à jamais présentes dans le cœur et l’esprit des latinistes, apprentis ou chevronnés. 
Et c’est pour honorer la mémoire de ce savant et pédagogue que nous avons décidé de rebaptiser notre concours « concours de version latine Marius Lavency ». En outre, à l’initiative de son épouse et de sa famille, un prix « Marius Lavency » a été créé.  
 
 
« Nombreuses et grandes sont les assemblées auxquelles j’ai assisté ; jamais je n’en ai vu aucune qui réunît autant de monde que la vôtre ». telle était la première phrase du texte de Cicéron soumis aux élèves aujourd’hui. Elle ne pouvait être plus pertinente puisque, cette année, 801 élèves ont envahi les auditoires. Tous les records sont donc battus ! A l'heure des débats incessants sur les cursus scolaires, ce succès a de quoi surprendre ceux qui s'en tiennent aux sempiternels clichés sur la désuétude des langues anciennes. Mais il n'étonne pas les esprits qui savent prendre une distance critique, ni les acteurs de terrain qui, au quotidien, font vivre le latin et le grec.  
801 élèves sur les plus de 2600 rhétoriciens latinistes du réseau libre. Lesquels font partie des 16500 latinistes (au bas mot) toujours pour le seul réseau libre. 16500 auxquels il faut encore ajouter les milliers d'élèves de 1ère et 2ème années du secondaire qui découvrent le latin comme activité d'essai. Ce n'est pas rien, et les chiffres ne vont pas en diminuant.  
 
Je voudrais insister brièvement sur deux points qui me tiennent à cœur : 
Tout d'abord, l'école, si elle se veut démocratique et donc émancipatrice, se doit de ne priver a priori aucun futur citoyen de la diffusion des littératures et civilisations grecques et latines à travers des textes lus dans leur langue respective ( ). C'est précisément l'objectif poursuivi, notamment dans l'enseignement catholique, par toutes les écoles qui offrent le latin, souvent de façon obligatoire en première année du secondaire général, en y voyant un merveilleux outil au service de la maîtrise des savoirs de base. Et les auditoires bondés de ce matin étaient une nouvelle réponse cinglante à ceux qui s'imaginent que les élèves latinistes sont tous issus de milieux favorisés, tous dépourvus de libre arbitre, tous destinés à devenir juristes, médecins ou ingénieurs… Il ne fait pas de doute que bon nombre d'entre eux, dont le milieu familial ou les intérêts immédiats ne les disposaient pas a priori à étudier le latin, n'auraient jamais connu les richesses, certes peut-être encore insoupçonnées, de cette formation, s'ils ne l'avaient pas découverte dès 12 ans. 
On est loin aujourd’hui d’un latin exclusivement réservé à une élite socio-économique ! Mais les clichés stupides et les généralisations hâtives ont la vie dure : on pouvait lire ce 16 février dans un article du Vif/L’Express que « donner la préférence à l’organisation d’options traditionnelles fortes (latin, grec et mathématiques) sur la multiplication de classes de remédiation pour les élèves en difficulté » relève de choix stratégiques d’autosélection des élèves. ( ) Quelle vision réductrice et fallacieuse de la réalité ( ), alors que le latin n’occupe que maximum 4 heures de l’horaire hebdomadaire d’élèves qui voient certains de leurs condisciples s’adonner à 8 heures de maths et/ou 8 heures de sciences… 
Ce qui permet d’aborder un deuxième point : «Je voudrais m'inscrire en faux contre la conception qui assigne comme tâche à l'école d'enseigner les connaissances et compétences particulières qui seront plus tard d'une utilité immédiate dans la vie. Les exigences de la vie sont beaucoup trop multiples (…) L'école doit toujours s'efforcer que celui qui la quitte soit un homme à la personnalité harmonieuse, plutôt qu'un spécialiste»( ). Ces mots ne sont pas les miens mais ceux d'un certain Albert Einstein. Dans sa foulée, je crois intimement que l'étude des langues anciennes contribue à ce souci de polyvalence et d'harmonie. Un autre Albert, Albert Frère, ne dit pas autre chose quand, interrogé à propos du plan Marshall, il affirme : « Ce qu’il faut en fait, c’est modifier profondément la culture des nouvelles générations par un affermissement de l’enseignement, à tous les niveaux, l’ouverture au monde, aux mathématiques et aux langues, y compris les langues anciennes qui permettent de mieux structurer le discours, la syntaxe, l’orthographe… » ( ) 
 
Vous aurez compris que je pourrais m'étendre bien davantage sur ces différents enjeux et développer bien d'autres éléments, mais il me faut revenir à ce qui nous réunit particulièrement ce soir. 
L'objectif de nos « Rencontres latines » est, avant toute autre préoccupation, de réunir des jeunes de tous horizons, quel que soit leur niveau en version, pour leur faire vivre que l'étude du latin ne se résume pas à leur classe dans leur école, mais peut rassembler les foules. Certes les motivations des participants peuvent être diverses : envie de vivre une expérience inédite, plaisir de traduire du latin, goût de la compétition, obligation du professeur, occasion rêvée de sécher les cours,... L'essentiel n'en reste pas moins pour nous de montrer que la formation par le latin et le grec ne constitue pas le "Jurassic Park" de l'enseignement secondaire qui n'attirerait que quelques nostalgiques d'un passé révolu. Bien au contraire, l’enseignement des langues anciennes existe, évolue, s'adapte, pour offrir aux jeunes du XXIe siècle les atouts d'une formation généraliste, humaniste et citoyenne. 
 
Cela dit, les « Rencontres latines » sont aussi un concours de version. Et tout concours doit avoir ses lauréats, qu'il a bien fallu –j'ose à peine prononcer le mot– sélectionner. C'est pourtant là aussi une école de vie, car il serait hypocrite, irresponsable, criminel, de laisser croire aux jeunes que tout pourra se gagner sans effort, sans qu’ils soient les principaux acteurs de leur propre avenir...  
Ad augusta per angusta, disaient déjà les anciens… 
En ce qui nous concerne, l’enjeu reste modeste ; l'essentiel était de participer : point d’humiliation pour les non classés ; point de triomphe démesuré pour les vainqueurs.  
Bien sûr, les 6 premiers lauréats d’aujourd’hui auront la chance de se rendre à Arpino, en compagnie de 14 condisciples francophones et néerlandophones pour représenter la Belgique à la 27ème édition du Certamen Ciceronianum Arpinas. 
Voir ainsi le petit village natal de Cicéron accueillir plusieurs centaines de jeunes issus des quatre coins de l'Europe, de la Pologne au Portugal, de l'Irlande à la Bulgarie, est une preuve supplémentaire de l'intérêt et de l'actualité de l'étude des textes anciens dans notre Europe en permanente évolution. C'est là qu'apparaît notamment le rôle fédérateur de l'enseignement des langues grecque et latine qui permet aux jeunes d'explorer les textes fondateurs de notre pensée européenne et de prendre conscience, par-delà la diversité des pays et des langues, de la richesse d'un passé commun et de la force des valeurs qu'ils partagent. N'est-ce pas là aussi un moyen de lutter contre les nationalismes ou les particularismes, quand on se rappelle que la civilisation gréco-latine a fait fi des frontières pour s'étendre d'ailleurs bien au-delà des limites du seul continent européen ? 
Qu'ils fassent partie ou non du voyage, les rhétoriciens avaient aujourd'hui une mission : comprendre et communiquer un message transmis par l'illustre Cicéron. Une mission certes pas impossible, mais malgré tout périlleuse. Car le travail du traducteur est difficile : c'est un exercice complet, où sensibilité et rigueur scientifique doivent s'épauler tour à tour pour rendre la pensée d'autrui avec nuance et l'exprimer dans un français correct. Ses qualités formatrices et thérapeutiques sont indéniables, tant pour la rigueur du raisonnement que pour le maniement de la langue maternelle, ou encore l'esprit d'ouverture et de tolérance par rapport au message de l'autre. Traduire, c'est apprendre à "lire entre les lignes" inter legere ou à "lire à l'intérieur" intus legere, c'est exercer les intelligences (intelligere). Inutile donc de dire combien la traduction des textes latins et grecs peut améliorer cette aptitude à lire, à comprendre et à écrire, qui semble faire si cruellement défaut aux jeunes francophones d'aujourd'hui. 
Quand le fameux Contrat stratégique de Mme Arena ré-affirme la nécessité d'intensifier les activités de lecture et d'écriture en insistant (je cite) "sur l'apprentissage de la compréhension et de la lecture inférentielle", l'on comprend toute la pertinence de l'exercice de traduction à partir d'une langue ancienne, dès le premier degré du secondaire.  
Le texte qui a été soumis à la sagacité des élèves était extrait des Philippiques , ces discours virulents où Cicéron soutient la légitimité de la guerre contre Antoine, déclaré « ennemi public n° 1 ». Cicéron met toute la verve de son éloquence au service de son amour pour la liberté, incarnée pour lui par cette République à l’agonie, meurtrie par les velléités autocratiques des César ou Marc Antoine.  
Permettez-moi de citer la fin du texte : « La lutte a pour enjeu la liberté. Il faut vaincre, citoyens, ou bien tout souffrir plutôt que la servitude. D’autres nations peuvent supporter la servitude, la liberté est le propre du peuple romain. » 
Ces propos sans doute excessifs doivent évidemment être resitués dans leur contexte sous peine d’être mal interprétés. L’essentiel n’en reste pas moins que l’éloquence, de tous temps, s’est mise au service de la liberté et de la paix, valeurs essentielles et intemporelles. Mais l’éloquence et la rhétorique sont aussi des outils de manipulation : il importe que les jeunes en soient conscients pour qu’ils puissent décoder les discours démagogiques de certains, ou les techniques « marketing » du secteur publicitaire, par exemple. 
Nullement passéiste donc, la lecture des auteurs latins et grecs peut offrir aux générations futures, des valeurs plus humaines, une vision plus juste et plus critique du monde. Les textes anciens constituent pour eux ce tiers-objet qui les aide à prendre du recul par rapport à l'immédiateté de l'actualité et à se forger un jugement enrichi de la perspective historique qui sert tantôt de modèle, tantôt de repoussoir. Cette actualité est d’ailleurs confirmée par l’abondance de livres, pièces de théâtre, films, sites internet, en rapport avec l’Antiquité : comme une prise de conscience du nécessaire retour à nos racines, jusque dans ces docu-fictions remettant en scène, avec les moyens les plus modernes, le drame de Pompéi, tel plaidoyer de Cicéron, ou la vie tumultueuse des Romains. 
Quand elle allie la richesse de la maîtrise linguistique, la rigueur du raisonnement scientifique et la saveur de la culture, la formation par les langues anciennes peut réellement aider les jeunes à devenir les citoyens responsables et actifs que réclame une société démocratique.  
Mais plutôt que de nous lancer dans un trop vaste débat, nous n'avons pas tardé à passer à la remise des prix.  
Non sans néanmoins avoir lancé une seconde salve de remerciements à toutes les personnalités et organisations qui nous ont fait part de leur sympathie et de leur soutien. Rappelons que la F.P.G.L. offre au premier lauréat une somme qui servira à financer son voyage à Arpino ; en outre un prix Marius Lavency a été accordé dès cette année aux élèves lauréats de notre concours. La liste des membres du Comité d'honneur du Concours ainsi que celle de tous les donateurs figurent dans le "Palmarès" envoyé à toutes les écoles participantes ou sur le site Internet : http://www.cicero2007.populus.ch). 

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Modifié en dernier lieu le 4.03.2007
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